Le jeudi 27 décembre 2007, les Kenyans vont aux urnes. Dans ce pays considéré comme le plus stable de l’Afrique de l’Est, ils doivent ce
jour-là voter pour élire leur nouveau président de la république. Parmi les candidats, deux adversaires se partagent alors les premières places dans les sondages depuis plusieurs mois. D’une
part, après un mandat de 5 ans, la mise en place de l’école primaire gratuite et une tentative de lutte contre la corruption, Mwai Kibaki du PNU (Party of National Unity) se représente aux
élections en prônant lors de sa campagne l’importance d’une unité nationale. D’autre part, Raila Odinga de l’ODM (Orange Democratic Movement) revendique, lui, une décentralisation du pouvoir, et
prévoit s’il est élu, de mettre en place un état fédéral donnant alors aux 42 tribus du pays plus d’autonomie et de liberté.
Au cours des quelques mois de campagne précédant les élections, l’un d’entre eux semble cependant afficher une longueur d’avance. Selon les
sondages, le parti de Raila Odinga, remporterait 5 provinces sur 8 en octobre, puis 6 sur 8 en novembre. Puis lors de la semaine précédant les élections, les sondages préélectoraux placent
toujours Odinga en tête. Et pourtant, le dimanche 30 décembre, après plusieurs jours de comptage des votes, la commission électorale du Kenya annonce la réélection de Mwai Kibaki. Si les
observateurs internationaux confirmeront timidement l’existence de magouilles après plusieurs jours, pour l’opposition le doute n’a pas lieu d’être, il y a eu fraude. Et effectivement, il se
trouve que le 27 décembre avait été menée en parallèle l’élection des députés, attribuant environ 45 députés pour le PNU et 90 pour l’ODM, résultat difficilement compatible avec celui des
présidentielles alors que les votes ont eu lieu le même jour avec les mêmes votants…
Or pour avoir discuté avec de nombreux Kenyans, j’ai eu l’occasion de mesurer l’importance qu’ils accordaient à ces élections. Sous
dictature presque depuis l’indépendance en 1963 et ce jusqu’en 2002, les votants avaient enfin l’occasion de s’exprimer librement face à un réel choix. Quant aux partisans d’Odinga en
particulier, ils voyaient dans la volonté de décentraliser la gouvernance, une solution pour redynamiser leurs terres natales. Nombre d’entre eux venus sur la côte pour trouver du travail
m’expliquaient : « lorsque Raila sera élu, je retournerai chez moi car les projets locaux reprendront et il y aura du travail ».
Ainsi, devant l’évidence de la fraude de leurs dirigeants et en raison du grand espoir que les Kenyans placent dans ces élections, les
partisans de l’opposition frustrés sortent dans les rues le dimanche après-midi pour manifester, demandant le recomptage des voix. Les manifestations sont alors réprimées immédiatement par les
forces de police et l’armée pour, j’imagine, limiter au plus vite la propagation des revendications qui pouvaient remettre en cause la légitimité de Kibaki. Ces manifestations se transforment
alors en affrontements violents avec les forces de l’ordre et l’on compte des morts dès le dimanche soir. Les partisans de l’opposition dont nombreux sont des Luos de la tribu d’Odinga se
tournent alors vers les Kikuyus, la tribu de Kibaki, qui symbolisent donc le pouvoir en place, pour venger les violences des forces de l’ordre. À partir de ce moment-là, et seulement à partir de
ce moment-là, les violences politiques se transforment en violences interethniques.
Depuis début janvier les conflits n’ont pas cessé, alimenté par
les vengeances des uns sur les autres et produisant plus de 1000 morts et des centaines de milliers de déplacés, faisant d'ailleurs mentir le titre de mon
blogue... Le samedi 2 février, les deux opposants se sont enfin réunis et ont mis en place un accord pour rétablir le calme, mais les violences se
poursuivent depuis cette date. Il semble que les dégâts accumulés en un mois soient devenus trop importants et que les dirigeants aient perdu le contrôle de leurs partisans guidés par des
motivations identitaires et vengeresses, et non plus politiques. La solution semblant s’imposer en ce moment serait alors l’intervention d’une force internationale pour éviter que les conflits ne
s’éternisent, puisque l’Etat n’a plus les moyens de le faire lui-même.
Mais entre le Rwanda, le Soudan, l’Ethiopie et maintenant le Kenya, ces Africains ne sont-ils donc pas capables de vivre ensemble ? Et bien
si. Lorsque j’ai traversé le pays en transport en commun deux mois avant les élections, sans aucun problème, j’ai été frappé de voir comment certaines villes ou certaines entreprises étaient
cosmopolites, et comment toutes les tribus pouvaient vivre ensemble malgré leurs grandes différences de langues maternelles et de cultures. Je me suis alors dit que les Kenyans étaient
manifestement plus forts que nous en tolérance. Et si des guerres ethniques ravagent l’Afrique, ce n’est pas parce que l’Afrique est composée de nombreuses ethnies qui ne parviennent pas à
s’entendre, mais c’est bien parce que d’autres éléments déclenchent ces guerres, et que celles-ci deviennent forcément des guerres ethniques, car toute guerre est ethnique,
identitaire.
Ainsi dans le cas du Kenya, les éléments déclencheurs se sont manifestés le jour de l’élection lorsque le grand espoir des Kenyans et leur
volonté de sortir de la pauvreté se sont heurtés à l’injustice d’une élection truquée par la corruption.
Vendredi 8 février 2008
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